Petit souvenir d'un certain mois de novembre.

Il ne faisait pas très beau. Ma dulcinée ne parlait pas trop, un brin renfermée dans un mutisme boudeur qui lui est particulier. Le genre de moue qu'on croie que c'est pour de rire, mais on ferait mieux de ne pas.

Moi, j'avais un goût de tabac dans ma bouche sèche, et les yeux vrillés. Typique d'une nuit passée devant la télé. Mauvais plan. La dernière fois que j'avais fait ça, c'était pour regarder la saison trois entière de "24". Avec en sus la paranoïa qui me fit me poser la question pendant une journée de qui avait prit le cachet d'Advil manquant dans la boîte que je supposais neuve. Et de soupçonner Zarbie, mon chat, d'être un agent du Mossad. J'en veux par ailleurs pour preuve qu'elle refuse de bouffer les restes de lardons.

Mais je m'égare.

Nous roulions dans notre voiture, moitié épuisés par une gueule de bois sans alcool, moitié par l'attention incessante portée aux petits bruits de la voiture possiblement aventureurs de "hé merde, ça marche plus" en pleine Corèze.

Puis la prunelle de mon coeur (ça veut rien dire, ça) parla.

Ou plutôt ex-parla. Comme dans ex-hulter. La parole qui sort littérallement de la bouche comme si elle venait du plus profond des entrailles, s'était amassée là en une boule compacte et incandescente, avant d'être éruptée (j'érupte, tu éruptes, etc.) sans les signes avant coureurs usuels (pluie de cendres, boue dans l'eau potable, petits séïsmes).

"God, I must say, Lincoln was just fucking wrong !"

(Début novembre 2004, route en Corèze. Moi BX noire. Toi Twingo verte. Désolée pour l'embardée que j'ai fait pendant que tu doublais)

Ma première réaction fut "Hein ?". La deuxième fut "Quoi ?". Les trois réactions suivantes oscilèrent entre la stupeur, l'étonnement et la stupéfaction ("Nouveau dictionnaire des synonymes", édition Larousse, je le conseille).

Puis je fis le lien. En ce gris matin de novembre (ou peut être était il ensoleillé, mais il était gris dans nos coeurs, s'pas...), Georges était repassé. Pour quatre ans. Et c'était, réalisais-je à la lumière stupéfiante de la déclaration liminaire de ma tendre et douce, sauf un lendemain de mauvaise élection, un peu comme si une nouvelle guerre de sécession se faisait outre Atlantique. Du moins dans les esprits.

Vous me direz que j'ai l'esprit vif, de passer de l'étonnement (non, en fait, il est nul, ce dictionnaire des synonymes) à la réflexion historio-socio-politique.

En fait, non. Ca couvait, ce truc. Depuis que j'avais émis l'hypothèse, devant ma belle famille du Wisconsin, d'aller faire un tour dans le sud, et que la réaction avait été "You don't want to go South !", je m'étais fait une idée assez précise du fossé qui sépare encore de nos jours ceux du sud et ceux du nord. Et si c'est le sud qui gouverne (vous avez vu où ils sont, ces "red states" ?), nécessairement, le nord (fausse appélation, en fait, ça serait plutôt les côtes) est frustré. Même cas de figure dans la réciproque.

C'est pourquoi l'idée que Lincoln avait peut-être tord n'est pas si absurde au yeux de ceux qui en ont pris pour quatre ans. Peut-être auraient-ils dû faire deux états indépendants, avant de se mettre sur la gueule comme tout le monde au vingtième siècle ? Y a pas de raison.

Autre indice : saviez-vous qu'il existe un parti dans le Vermont, assez bien représenté (dans les 10 - 15%), qui promet comme première mesure électorale l'indépendance de cet état ? Vous me diriez, c'est un peu comme chez nous, la Corse, la Bretagne... Mais, géographiquement et historiquement, c'est plutôt comme si le Poitou déclarait son indépendance. De quoi laisser rêveur.

Alors, logiquement, quelques jours après, je recevais un email d'un ami de New York, en réponse à mes condoléances, dans lequel il me conseillait d'aller jeter un oeil sur ce site : http://www.fuckthesouth.com/

C'est très réducteur, mais apparemment, ça leur fait du bien...

 

Sinon, moi, depuis ce jour, j'ai consulté un othorino, et ça va mieux, merci.