L'autre jour, je montrais à un copain des photos de famille. Sur l'une d'entre elles figurait ma nièce, qui entre dans l'adolescence avec resplendissance.
Le copain, jusque là peu disert quand à la qualité des photos et des gens dedans, a soudainement marmonné "tiens, elle est jolie, ta nièce".
Et moi d'acquiescer énergiquement, pas peu fier d'avoir un peu de patrimoine génétique en commun avec les plus belles nièces du monde.
Jusque là, je dois dire que mon cerveau roulait en roue libre. Mais il y eu un "crac", et la chaîne a agrippé une des dents du pignon de la troisième.
Le copain est un célibataire endurci qui a l'amusante et récréative habitude de draguer au sens originel du terme (long filet étendu derrière lui en espérant dénicher une sirène parmi les morues).
Du coup, ça a fait le "sgouiss" caractéristique du premier pignon.
Je n'avais pas encore vu les choses sous cet angle. Ou alors, j'avais refusé de le voir.
Et je dois dire que ça me choque. Et me fait comprendre la tendance qu'on certaines personnes a vouloir offrir des burkas à leurs filles.
Le copain a décelé mon embarras d'oncle en forme d'yeux noirs et de machoire serrée.
"Attends, du calme, je dis ça comme ça, et puis j'attendrai d'avoir 40 ans pour sortir avec une fille de quinze ans plus jeune que moi!"

Curieusement, sa réponse ne m'a pas satisfait.
Cependant, je me suis dit, pendant que je tenais sa tête dans la cuvette des toilettes dans laquelle j'avais copieusement pissé mes quinze précédentes bières, que je vivais peut être là une expérience troublante en avance de quelques années.
En effet, il se trouve que je m'évertue en bonne compagnie à enfanter. Et qu'il se pourrait que si tout se passe bien un premier essai soit transformé d'ici peu.
Il paraît que ça ressemble à une virgule d'un centimètre de long, que ça cherche désespérement à s'accrocher quelque part (d'où l'angoisse du gardien de but au moment du penalty), et que ça a déjà un petit coeur qui fait doune doune.
Quand je me vois déjà tout emoustillé à la pensée d'un truc à peine plus long qu'une agraphe, je m'imagine pas dans les prochaines semaines, les prochains mois, les prochaines années, ou alors comme un type anxieux en permanence.
Cette virgule fait déjà partie de la phrase de ma vie, pardon, j'avais envie de la faire, celle là...

Broyant les testicules de mon ancien camarade de classe, je me mis à penser aux miens, de parents.

La vie d'un parent, ça doit être quelque chose, c'est un fait entendu. Comment ils font, les parents de ma nièce ? Repèrent-ils les salauds qui là ne savent faire que "bloug bloug" dans la cuvette des chiottes mais qui sinon seraient capables de considérer, d'estimer, voire même, ô horreur, de penser ?
J'ai souvenir d'une soirée qu'organisait cette même nièce, genre pyjama party, avec des copines et des copains du collège. Le père s'est montré très ouvert, très sympathique, très courtois, et très empressé de refaire entièrement l'électricité dans la chambre voisine de la chambre de sa fille à une heure du matin.
Lâche. Moi, j'aurais carrément refait le mur.

Mais, arrachant pensivement les piercings du pote (la honte, à presque trente berges, et en plus, ils sont tout neuf !), je me demandais où j'avais mis le sel (c'est bien, sur les blessures, le sel) et si la subjectivité était bien juste et équitable.
Je comprends le désarroi de l'adolescente quand, mettant le petit gilet échancré de l'année d'avant mais qui la serre un peu maintenant là où avant y avait rien ou si peu, et se demande pourquoi plus personne ne la regarde dans les yeux.
Mais considérez mon désarroi à moi, qui me demande pourquoi plus personne, en effet, et encore moins celui qui commence à baver tout rouge, ne la regarde plus dans les yeux. Pourquoi personne ne pense à jouer à gazou gazou avec elle sans que ça ressemble à du second degré ? Et il est où, le doudou ? Houp, caché ! Oh, il est là ! Bon, t'as quinze ans passés, mais on va pas se laisser faire par l'objectivité, hein ?

Ceci dit, faut peut être accepter de vieillir un peu, et se dire que les gens changent plus vite à c't'âge là et plein d'autres platitudes qui font chier. En plus, je vais probablement être père. Sans aller jusqu'à payer l'appart du petit dès ses deux ans, il va falloir accepter que la virgule aille ponctuer d'autres phrases (tiens, elle est pas mal non plus, celle-là...).

Et puis, après tout, 15 ans, c'était l'âge de mes premières éclosions et de mes premières cerises...

Alors bon.

C'était juste un manque d'objectivité. Avant que les ambulanciers l'emmènent, j'ai dit à mon pote que je ne lui en voulais pas.

C'est humain, et je ne suis qu'un oncle.

(...)

En tous cas, il aura compris!