J'ai relu Echenoz, "Je m'en vais" (éditions de Minuit, je conseille et l'auteur, et l'éditeur), retrouvé cette desciption de l'effet que peut faire une vraie très belle femme sur un quidam la croisant: pas une érection, pas du désir, non, une sorte de douleur au niveau du plexus.

(Il le dit beaucoup mieux que je ne le répête, mais je cite de mémoire, prenant sur mes heures de travail pour agrémenter cette section hélas auto censurée car surveillée par ma femme, mes soeurs, mes beaux parents, et la CIA qui me surveille en permanence depuis que j'ai pissé un soir de juillet 2003 sur la façade est du Pentagone, véridique)

Je pourrais ajouter une autre citation ayant le même sujet, du regretté Grosse Fatigue, "Aaaah, on est peu de chose...".

(Beaucoup plus facile à se rappeler, celle là)

Du désespoir. Un sentiment d'infériorité. Un peu d'amertume, mais rien contre la vraie très belle femme qu'on vient de croiser : juste une sensation de vide qui s'ouvre soudain, dans lequel on aurait même pas la force de tomber.

C'est peut être le même sentiment pour les comètes quand elles passent à côté des planètes.

Bon, mais il faut que je définisse ce que c'est qu'une vraie très belle femme, pour qu'on me comprenne.

Ca n'a rien à voir avec les jolies filles. Encore moins avec les "poufs", mais je n'évoquerai pas ce sujet méprisable.

Non, la jolie fille est fraîche, elle naît pile en même temps que le muguet (vous avez remarqué ? Dans la rue, il y a toujours un jour précis par an, généralement début mai, où les jolies filles sortent).

Elle peuvent être habillées sexy (sans tomber dans la pornographie, mais j'ai dit qu'on ne parlerait pas des poufs), ou bab, ou n'importe quoi, ce n'est pas le vêtement qui les rend jolies. C'est simplement leur fraîcheur, leur sourire ou leur rire qui les porte au statut de "jolies filles".

Je ne parle pas non plus des personnes qu'on aime. Catégorie bien à part. En fait, catégorie qui surclasse toutes les autres, tant leur présence, leurs gestes, leur parole sont d'un réconfort qu'on en vient à ne vouloir que rester là, à les regarder, dites, ça se voit vraiment quand je fayotte ?

Non, les personnes qu'on aime sont, assez bêtement, des personnes qu'on trouve belles parce que leur visage nous évoque des souvenirs. C'est un peu comme si on les avait modélé comme belles. D'une beauté connue de nous seuls. Intime.

Mmh... Un truc que je pourrais répêter à ma femme, ça... Pas mal, je vais le garder.

Revenant aux vrais très belles femmes, ce sont simplement des apparitions. Elle avancent avec dignité, mais sans être hautaines. Elles sont simplement belles d'abord, puis respirent une beauté de caractère, une douceur et une ouverture, puis s'habillent avec goût... Elles accumulent les couches de beauté. Ce sont des lasagnes.

Elles donnent d'entrée l'impression qu'on aura pas de prise sur elles. Aucune aspérité où s'accrocher. Aucun défaut qui nous rappellerait nos propres défauts, nous feraient nous ressembler un peu.

Non, contrairement aux jolies filles qui sèment des brins de soleil sur leur passage, contrairement aux femmes qu'on aime qui nous ont carrément installé la baie vitrée plein sud dans notre vie, la vraie très belle femme ne laisse que la pluie derrière elle.

C'est bien triste, et je connais bien des mysogines qui leur doivent un parapluie permanent...

A leur corps défendant (ou alors c'est un complot, mais il serait quand même sacrément vache), parce que je suis sûr qu'elles ont bien une vie, des amis, des amours... non ?

J'en ai vu une, pas plus tard qu'hier. Une Russe, et gentille, et souriante, ah, c'est atroce... Entourée d'autres Russes, modèles "crise économique", valises sous les yeux, odeur d'alcool, dents gâtées et agréables comme autant de sous marins Koursk. Ah, c'est atroce...

J'ai souvenir d'une autre, moitié Japonaise, moitié Brésilienne, et pourquoi moi mon patrimoine génétique ne mélange que Normandie et Allier, ah c'est atroce...

L'effet le plus notable des vraies très belles femmes est qu'on oublie leur physique dans les minutes qui suivent. Comme si le cerveau, repérant un corps nocif sautillant de synapse en synapse, rejettait en bloc l'image de l'apparition. Ne reste que la sensation qu'on a éprouvé comme un reste d'électricité statique, et des détails idiots comme autant d'empreintes indélébiles (la Russe portait des vêtements très colorés, et la Japono-Brésilienne avait peur des taxis).

Ah, c'est atroce.