Avoir un enfant, c'est un peu comme un jeu vidéo, en fait...

 

(Là, si mes soeurs et ma femme lisent ça, et si la canicule actuelle ne leur a pas bouilli la fibre maternelle un brin moralisante, je devrais me faire incendier comme un maquis en plein mois d'août...).

 

Je reprends pour les improbables qui n'auraient pas suivi les épisodes précédents : avec ma tendre épouse, nous avons enfanté. Ca en a traumatisé plus d'un, à commencer par le chat, qu'on a dû mettre sous Prozac pour qu'elle tienne le coup. Véridique, le Prozac pour chat, ça existe.

 

Passons sur les poncifs: l'accouchement s'est très bien passé, le bébé va très bien, la mère n'a même pas eu mal (dommage...), je gâtifie à mort, on passe des heures à la contempler, elle a le menton de sa mère et les oreilles de son père. Selon d'autres, elle a aussi des airs d'une de ses cousines, de son grand père, de ses tantes, de plein d'autres gens que je ne connais pas et dont je ne suis pas bien sûr du lien génétique (oh, arrêtez de déconner, elle peut pas ressembler au frère adoptif de ma femme !); elle ressemble à tellement de monde qu'à la fin, elle ressemble à elle-même, point, et arrêtez de la prendre en photo avec le flash, bordel.

 

Tiens, à ce propos, en présence des sages femmes, ma bien aimée et moi-même, on a encore fait dans le cliché du couple franco américain :
Elle : Oh, elle est trop belle, elle est trop parfaite, elle est trop etc.
Moi : C'est marrant, tu trouves pas qu'elle ressemble à Ioda, dans Star Wars ?

 

Chacun d'entre nous étant absolument sincère. En tout cas, moi, Ioda, il m'a toujours ému. Surtout dans l'Empire contre attaque.

 

Pour ceux qui ne savent pas ce que ça fait d'avoir une petite fille, je vais tenter d'expliquer :

C'est hypnotique. Je peux pas la lâcher du regard. Adepte de la sieste, hé bien, même quand elle dort (enfin), je ne m'endors pas, je la regarde. La p'tite bouche, le p'tit nez, les p'tites mains, les p'tits pieds, les p'tits poils sur les oreilles (il paraît que ça tombe au bout d'un moment, mais je touche du bois)...

C'est métaphysique. Penser qu'on a pu être pour quelque chose dans l'existence de cette petite chose qui dort, respire, regarde (et aussi bouffe toutes les heures et chie jaune fluo, oui...), penser que c'est grâce à nous (ou à cause de nous si elle devient dictateur sanguinaire) qu'elle EXISTE... La vache, j'me prends pour dieu, d'un coup... Je comprends maintenant enfin pourquoi nos parents nous paraîssent lourds, souvent. Et je devine que, tôt ou tard, je le deviendrai à mon tour...

C'est grave. Du sérieux. Du responsable. Plus question de déconner, de tout lâcher pour aller faire la tournée des bars européens. On a tous plus ou moins (en tout cas, moi, j'ai) le fantasme de "et si je pouvais tout recommencer ?". Reprendre tout à zéro pour revivre sa vie en mieux. Sauf que le p'tit regret de tous les gens qu'on ne connaitrait plus puisque cette vie 2.0 nous amènerait à d'autres rencontres, d'autres routes, ce petit regret devient insurmontable quand il s'agit de ce p'tit machin rose.

C'est maniaco-dépressif. Je passe l'aspirateur sans que ma femme me le demande trois fois, comme c'était avant. J'ai lu quatre bouquins, en anglais et en français, chacun d'au moins 400 pages, sur la première année du bébé. Je jette des dosettes de sérum phisiologique à peine entamées. Je lis la composition des trucs qu'on achète à manger non pas parce que j'ai rien d'autre à lire sous la main, mais parce que ça m'intéresse!

Ca rend violent. J'étais déjà méprisant à l'égard des cons de la route. Depuis que j'ai expérimenté la poussette en ville, je suis pour la peine de mort immédiate et sans jugement pour non respect de la priorité aux piétons sur un passage clouté. Surtout à l'égard de la Golf rouge, vendredi dernier vers 15 heures, avenue de Saxe, ouais, je t'ai repéré, fais gaffe...

 

Sinon, pour le reste, c'est un peu comme un jeu vidéo.

 

(Tiens, c'est la première fois que je retombe sur mes pattes après deux pages de tergiversations, dis !)

 

L'autre jour, je dois admettre que j'avais besoin de souffler un peu (même si on se couperait les bras pour le bonheur de cette petite fée, elle est usante, des fois, quand même...), et je me suis dit "tiens, je ferais bien une course de voiture en jeu vidéo".

 

Urgence "couche-pleurs-keskelakivapa-mondieu-foalléàlopital !" oblige, ça m'a passé très vite. Mais je me suis fais une de ces réflexions comme on devrait ne pas les confier tellement c'est nul, mais je suis un bavard.

 

En fait, c'est un peu comme un jeu vidéo, d'être un parent.

 

Tu pars avec un bagage d'artefacts (la maison sans trucs dangeureux qui traînent, le siège bébé, le sac à langer dépliable à emporter partout), quelques pouvoirs (change une couche en quinze secondes, sait chanter juste trois cents contines dans quinze langues différentes et à deux voix, sait calmer un bébé d'un geste de la main genre zwouff, elle pleure plus) et une avance de crédit de sérénité de 1000 points.

 

Après, il faut que tu déplaces sur différents plateaux. Disons la clinique, la maison, le supermarché, le lac.

 

Le principe, c'est qu'il faut que tu ailles sur chaque plateau pour accumuler des points, parce que ces points disparaissent peu à peu si tu ne fais rien, ou plus vite si bébé pleure.

 

A la clinique, si tu passe l'épreuve du bain sans avoir noyé, brûlé, mis du savon dans les yeux du bébé, tu gagnes 100 points. Si tu a gardé ton calme quand elle a chié au moment où tu prenais sa température, tu as un bonus de 50 points.

Par contre, si tu suis à la lettre les conseils d'une première sage femme, démentis par une seconde, confirmé par une troisième, au sujets desquels une quatrième sage femme a haussé les épaules, et que tu te fais engueuler par une cinquième parce que ton bébé a non seulement perdu 300 grammes en trois jours mais en plus a une température de 36.4, t'es dans la merde. Moi, j'ai perdu 200 points, avec leurs conneries. Plus 50 pour avoir engueulé une des sages femmes qui n'y était pour rien (dans les maternités, c'est JAMAIS la même sage femme qui te donne les conseils et revient le lendemain pour voir ce que ça donne...).

 

A la maison, si tu arrives à ordonner dans un espace de 10 mètres carrés la table à langer, le lit, la bassine pour les bains, l'armoire à vêtements et la pile de peluches offertes par tes copains de sorte que tu ais tout à portée de la main gauche sans que jamais ta main droite ne quitte le bébé qui attend qu'on le change, et que tu puisse encore passer l'aspirateur, tu gagnes 200 points.

Par contre, j'ai perdu 100 points le jour où je me suis aperçu que j'avais oublié d'acheter des couches. J'ai jamais couru aussi vite jusqu'au supermarché du coin. Ni payé des couches aussi cher. Ha, ça, rien à voir avec le classique "y a plus de PQ"...

 

Au supermarché, déjà, tu perds 100 points pour le simple fait d'avoir amené un bébé dans un endroit climatisé à 15 degrés quand il en fait 35 dehors, et une épouse qui a des montées de lait dès qu'elle entend un enfant pleurer.

Si tu chopes tout, mais alors là vraiment tout ce qu'il faut, sans rien oublier, tu gagnes 300 points. Si le bébé  pleure de faim en pleine galerie marchande et que ta femme est obligée de donner le sein sous le regard d'une bande de jeunes goguenards, tu perds 100 points, et tu dors sur le canapé les deux nuits suivantes.

 

Le lac. Ca, toute ta petite famille a besoin du lac, pour décompresser, pour sortir de la ville, pour prendre le soleil, pour se rafraîchir...

T'as oublié l'écran total spécial bébé. Tu perds les points gagnés au supermarché, tu dois y retourner, et ajouter deux nuits sur le canapé.

Et là, c'est certainement une des parties les plus rigolotes du jeu : tu dois écarter tous les insectes, les ballons de plage, les "maman, regarde, je fais la bombe", sans écraser de moustique sur les joues de ton bébé, sans crever les ballons à coup de canif, sans noyer les enfants des autres, et en mangeant une tartine de brie qui est tombée dans l'herbe et les crottes de chien. Si tu t'en sors sans t'engueuler avec ta femme, tu ramasses 500 points, et tu débloques l'épreuve suivante : le voyage en voiture...

 

A la fin du jeu, tu as une somme de point qui te donne une idée de ton succès.

Au plus haut : ta fille est une personne équilibrée, qui comble ses parents, qui vient juste de décrocher le prix Nobel d'astrophysique, et qui aura le bon goût d'être lesbienne pour que son papa soit le seul homme de sa vie (oui, j'exagère, d'accord...).

Au plus bas : tu finis ta vie divorcé, alcoolique, avec une fille qui ne te parle plus et qui suit une psychotérapie sur vingt ans pour se débarasser du traumatisme du jour où t'as oublié l'écran total et les couches lors d'un voyage dans une voiture sans clim dans les bouchons du mois d'août, et que tu l'as giflée en essayant d'écraser un moustique.

 

Je peux assurer que c'est un jeu prenant, ah ça oui. Le problème c'est que y a pas de cheat codes, et encore moins de "annuler l'action précédente"... Et que y a pas de jeu parrallèle qui te permette de gagner des points en écrasant des piétons avec ta voiture, et regagner ainsi des points de sérénité...

 

C'est bien dommage...